Naissance d’un auteur

À trente-trois ans, Sylvain Bonpane jouissait d’une bonne situation et d’une vie de famille plutôt heureuse. Pourtant, depuis plusieurs semaines, il était agité et taciturne. Quand sa femme lui avait demandé ce qui lui arrivait, il n’avait pas voulu en parler. Il avait marmotté deux trois mots incompréhensibles et Meg avait compris qu’il était inutile d’insister.

Ce comportement ne correspondait pas à son naturel dynamique et expressif. Quand il avait un projet à réaliser, il pouvait, en trois minutes, sur un coin de table, exécuter quelques croquis pour donner forme à une idée qui lui était venue pendant la nuit. Ensuite, il se rendait à son bureau et poursuivait ses ébauches. Puis il prenait contact avec ses clients pour mettre au point certains détails et se remettait au travail. Tout cela lui venait assez naturellement et il était capable de promptement « ficeler » un projet dont ses clients étaient généralement contents.

Mais depuis quelques semaines, il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. À ce point de sa carrière, après être passé par diverses tendances artistiques, après avoir innové dans plusieurs domaines du design et connu de beaux succès, il s’était dit qu’il était temps de prendre un peu de recul et de réfléchir à son parcours personnel. Il évitait de parler d’autobiographie – le terme lui paraissait prétentieux, et il était un peu jeune pour ça – mais, quand même, revenir sur le déroulement de sa vie, depuis son enfance, en passant par les influences qu’il avait consciemment subies, puis son engagement dans plusieurs écoles de design ici et à l’étranger, les prestigieuses entreprises qui l’avaient sollicité pour des projets et l’évolution de sa pensée à propos de l’esthétique de l’objet utile, tout cela lui paraissait assez intéressant pour trouver un public. Le seul problème c’est qu’après avoir rassemblé ses idées, pensé à la chronologie de son récit et imaginé le public à qui il destinait son « témoignage », il s’était retrouvé bloqué devant son écran d’ordinateur.

Tous les jours, il rédigeait pourtant des mémos, faisait des commentaires écrits sur tels aspects d’un projet à réaliser pour un client ou leur écrivait des courriels quand sa secrétaire était absente. Mais là, il avait beau actionner le bras de la pompe, l’eau du puits ne montait pas!

Au début, il ne s’était pas inquiété. Il se raisonnait. C’était une activité nouvelle. Il fallait le temps d’entrer dans le sujet. Mais, après quelques semaines, il avait commencé à éprouver une impression de malaise qui lui attrapait l’estomac et lui donnait un sentiment nauséeux. Cette situation était inhabituelle. Il ressentait une envie de dire, de partager, de stimuler ses lecteurs imaginaires, mais il y avait ce vent glacial qui soufflait en lui et l’empêchait l’aligner trois phrases cohérentes.

Par un réflexe qui lui était familier quand il butait sur une difficulté qui lui résistait, il avait songé à chercher de l’aide. Il fallait trouver une personne capable de faire émerger des profondeurs de sa vie les contours de son histoire. Un journaliste pourrait peut-être y parvenir. C’est ce qu’avaient fait d’autres avant lui. Mais au lieu de le libérer, cette possibilité le culpabilisait. C’est parce qu’il n’avait pas le courage d’affronter son passé qu’il cherchait un raccourci. Je n’ose pas m’aventurer dans un domaine que j’ai toujours désiré explorer. Et maintenant que j’en ai la possibilité, je recule, je me donne des excuses et je cherche quelqu’un pour creuser à ma place.

La rédaction de son « témoignage », de son « histoire », bref, appelez ça comme vous voulez, s’annonçait mal. Il avait le désire mais ne pouvait pas. Un souvenir lui revenait pourtant. Il était en classe. Il avait onze ans. Ce matin-là, il aurait dû rendre une rédaction à son instituteur. La veille, il avait préféré jouer au foot, et avait « oublié » de faire son devoir. Et quand M. B lui avait demandé son travail, il avait répondu qu’il l’avait perdu. Au lieu de sortir en récréation, il avait dû rester en classe pour s’acquitter de son dû. En quelques minutes, il avait écrit un paragraphe et s’était approché de M. B. qui avait une grosse verrue sur le nez, les pores de la peau du visage dilatés et sentait la « Gauloise ». M. B. lut les quelques lignes et lui dit : « Bravo petit, tu as un don ».

 

Deux trois ans plus tard, il avait assisté à une pièce de Bertold Brecht et avait écrit un rapport qui lui avait valu le même genre de commentaires louangeurs de son professeur. Il avait encore quelques autres souvenirs lumineux comme ceux-là, de ces paroles qui scintillaient et s’étaient imprimées dans le sol de sa mémoire comme les étoiles sur le boulevard des stars de Los Angeles. Elles l’avaient fait rêver. Mais c’était très loin.

Ensuite, il avait fallu choisir un métier, « quelque chose qui te permettra de vivre » avaient dit ses parents. Pour eux, une vocation artistique, c’était plus dangereux que le mythique triangle des Bermudes. C’était vivre dans la misère, fréquenter un monde débauché et ne rien faire d’utile. Il s’était révolté et avait quitté la maison. Il avait enchaîné les emplois non-qualifiés pendant plus de deux ans. Puis, une employée d’un service social avait voulu lui donner sa chance en lui obtenant une bourse d’étude dans une école d’art appliqué. Cela avait été son billet retour dans le monde des humains. Il allait pouvoir se construire, former des projets et mener une « vie utile » comme on lui avait dit.

Il tournait dans son bureau, en pensant à tout cela. Il s’approcha de la fenêtre et l’ouvrit. Dehors, les gens passaient, entraînés par leur routine quotidienne qui prenait des airs d’urgence. Au moins quelque chose les faisait avancer ! Alors pourquoi est-ce que je reste là, à l’arrêt, devant mon écran ? Il fallait faire quelque chose pour libérer son désir d’écrire qui s’était figé comme la cire d’une bougie éteinte. Il faut quelque chose, quelqu’un, un lieu, un événement, une expérience, je n’en sais rien, mais quelque chose qui rallume la flamme en moi.

La fenêtre refermée, il prit une vieille chemise cartonnée, y glissa quelques feuilles, se munit d’un stylo, et se rendit dans un café voisin. Il paraît que Bernanos, six jours par semaine, s’installait dans le même bistrot, à la même place, et écrivait. La présence humaine l’inspirait. Après avoir passé sa commande, tout en essayant de s’imaginer Bernanos à sa table, il apprécia le fait qu’il n’y avait pas trop de monde autour de lui. Il sortit ses feuilles et nota quelques mots, histoire de mettre son cerveau en route. Mais le téléviseur dans un coin de la salle captait son regard malgré lui. Pour rester concentré, il changea de place afin de lui tourner le dos. Mais il se surprit à écouter le bulletin météo et constata en regardant par la fenêtre que, dehors, il faisait en effet le temps annoncé. Puis, deux hommes, l’un voûté, l’autre droit comme un i, visages froissés et gris comme du vieux papier, prirent place une table plus loin. Le premier ouvrit le journal et l’autre fit des commentaires sarcastiques à propos des dernières frasques du petit-fils de la reine d’Angleterre. Qu’est-ce que Bernanos trouvait de tellement inspirant chez ces gens qui font des cafés leur seconde demeure ? Les temps avaient-ils tellement changé ? L’addition réglée, Sylvain quitta le café irrité contre lui-même. Comme s’il ne savait pas déjà que l’ambiance d’un café ne lui conviendrait pas pour écrire.

Au cours des jours qui suivirent, il continua de réfléchir aux bonnes conditions de la « création littéraire ». Ces mots avaient un accent un peu grandiloquent dans son esprit. Bien sûr, il ne se prenait pas pour un artiste accompli, un écrivain respecté et aguerri par son combat quotidien avec la feuille blanche. Loin de là ! Mais son problème était le même que le leur et, après tout, peut-être qu’il pourrait apprendre quelque chose de leurs manières de libérer leur inspiration. Lors d’une émission radio, il avait entendu qu’Hemingway absorbait une quantité impressionnante d’alcool chaque soir. Et il n’était pas un cas isolé. D’autres auteurs étaient de fidèles adeptes des longues soirées arrosées. Ils y trouvaient, disaient-ils, le délassement dont ils avaient besoin après de longues heures d’écriture. Après y avoir réfléchi un moment, il se dit qu’une soirée alcoolisée serait peut-être l’expérience par laquelle il devait passer pour appeler à la vie une inspiration qui languissait dans ses chaînes.

Une soirée de retrouvailles organisée par le président de sa promotion lui sembla être une occasion propice à l’exploration des vertus de la fête et du vin. Son milieu social ne l’avait pas du tout préparé à jouer les fêtards. Dans cette soirée, on parlerait de ce qui nous passionne, on échangerait nos expériences professionnelles et artistiques, on mangerait et on boirait… beaucoup. En tout cas, Sylvain se promit de porter une attention particulière aux effets que pourrait avoir l’alcool sur son imagination, ses émotions et sa capacité à articuler tout cela de manière inspirée. Ses confrères viendraient à cette fête pour s’amuser mais, lui, avait secrètement décidé qu’en ce qui le concernait, ce ne serait pas seulement une soirée arrosée entre amis mais un rituel d’initiation.

Autour de la sangria de l’accueil et des apéritifs, des petits groupes s’étaient formés et Sylvain avait rejoint l’un d’eux. Puis l’hôtesse avait invité tout le monde à passer à table. Le repas fut traversé d’éclat de voix et de rires. Certains, passablement excités, parlaient avec beaucoup d’animation des attentes jamais satisfaites de clients richissimes dont ils taisaient les noms. D’autres avaient des apartés un peu laborieux avec leurs voisins immédiats tout en se passant les plats. Accompagné de plusieurs vins, le repas se conclut avec quelques liqueurs. Mais la soirée ne faisait que commencer. Les uns se défirent de leur veste, d’autres desserrèrent leurs cravates et une main invisible lança la musique tandis que des femmes enlevaient leurs chaussures. Les chaises et les tables rapidement écartées, hommes et femmes se sont retrouvés à danser dans l’espace libéré.

Sylvain, installé sur un petit fauteuil ferme, contemplait le spectacle en pensant à ce qu’il cherchait. Il se leva, se rendit au bar et se fit servir une vodka. Qu’est-ce qu’il n’avait pas entendu à propos de cette divine boisson ! Il se souvenait d’avoir lu que plus elle est limpide plus intense la brûlure qu’elle laisse dans la bouche. Il fallait vraiment essayer ça. En avalant prudemment la première gorgée, il eut l’impression de boire de l’alcool pur. À la seconde, le feu avait pris sur ses lèvres tandis que sa langue se roulait sur elle-même pour ne pas s’embraser. À la troisième, le point de déglutition franchi, la matière en fusion courut le long de son œsophage en provoquant un hoquet de tout son corps. Secoué mais toujours bien campé sur ses jambes, il ne put s’empêcher de penser que les consommateurs réguliers de cet enfer fait breuvage devaient être solides.

Laissant là les collègues qui s’étaient amusés de sa réaction, Sylvain regagna son fauteuil bien ferme en l’agrippant par les accoudoirs pour résister aux premières vagues de l’ébriété. Il était habitué à boire, mais pas de cette façon. Jusqu’à ce jour, il avait bu naïvement, juste pour le plaisir et jamais à l’excès. Ce soir, c’était autre chose. Il buvait avec le motif très noble et supérieur de rejoindre sa muse, celle qui allait enfin libérer sa veine littéraire. Alors qu’il méditait sérieusement aux sacrifices et aux audaces qu’exigent les créations originales, un collègue de promotion qu’il n’avait jamais apprécié, heurta le fauteuil sur lequel il méditait et lui renversa du champagne sur le pantalon. Vexé, mais encore maître de lui-même, il lui adressa un sourire crispé. L’autre, qui avait quelques verres d’avance, se confondit en excuses et, pour se faire pardonner, l’invita à s’approcher de la table où le fameux vin effervescent était en libre-service. Il saisit une coupe, fit mine d’en inspecter la propreté en l’approchant de la lumière du plafond, puis, après un coup d’œil complice, la remplit jusqu’à déborder et la lui présenta. Sylvain la prit en articulant quelques vagues remerciements puis resta là un instant, avant de porter la coupe à ses lèvres alors que l’autre l’observait d’un œil guilleret. Après le feu de la vodka, ce vin lui faisait l’effet d’un ruisseau, parcouru d’une eau cristalline, plein d’oiseaux chanteurs, heureux de nicher sur ses bords. C’était léger et aérien et ça commençait à lui donner envie de rire. D’autres vieilles connaissances passant près de lui l’invitèrent à goûter d’autres breuvages qui ne demandaient qu’à réjouir le cœur des hommes.

À une heures trente du matin, Sylvain qui avait beaucoup parlé et passablement bu, mais toujours de manière très calculée, s’est soudain rendu compte que la plupart des convives étaient déjà rentrés chez eux. L’hôte de la soirée appela un taxi et l’aida à s’y installer. Puis le chauffeur le déposa pile devant le portail de sa maison et repartit. Le lendemain matin, lorsqu’il se réveilla sur le tapis du salon, il eut l’impression que son corps revenait d’un voyage éprouvant. Sa tête avait une lourdeur inhabituelle et ses membres semblaient avoir échoué sur ce tapis. A travers les brumes qui obscurcissaient encore son cerveau, il pensa à sa femme et ses enfants qui étaient partis pour le week-end. La honte, comme un effluve malodorant, avait remonté les circuits de son cerveau pour lui présenter l’image d’un misérable poivrot. Il y avait des expériences qu’il valait mieux vivre seul.

Après un temps indéfinissable, son corps émergea des vapeurs de la nuit et commença à lui faire mal. En se relevant pour soulager un besoin naturel, il découvrit, en passant devant le miroir du couloir, qu’une méchante éraflure striait sa pommette gauche et qu’il avait le regard glauque. Les dégâts étaient, somme toute, limités. Après s’être préparé un café, il se renversa dans un fauteuil et passa en revue ce qui lui restait de souvenirs de la soirée.

Faire la fête comme ça, tantôt en semaine, tantôt le week-end… il ne pourrait pas. Il n’était pas « taillé pour ça ». Cette évaluation réaliste le consterna un peu. Jamais il ne rivaliserait avec les « barriques » à whisky et autres relaxants tant vantés par quelques dieux de la littérature. En faisant des recherches sur le sujet, il découvrit que derrière leur réputation de grands noceurs, la plupart de ces écrivains admettaient qu’ils ne confondaient pas le temps de l’écriture avec celui de leurs beuveries. Pour écrire, et écrire bien, il fallait avoir l’esprit clair et agile. Même Bukowsky avait fini par l’admettre.

Cette expérience lui fit réviser son jugement sur ceux qui prônaient le « dérèglement des sens », l’usage de drogues ou d’amphétamines pour accroître leurs capacités créatives. Ces artifices n’avaient pas les vertus qu’on leur prêtait. Ce n’était qu’un sujet de conversation creux, une façon vaine d’entourer la création d’un mystère sulfureux pour se donner un peu d’importance entre gens « cultivés ». Mais ce retour lucide et honnête sur son expérience laissa Sylvain démuni face à son problème. Qu’est-ce qui allait déclencher et alimenter sa créativité rédactionnelle ?

Un soir, il invita sa femme au restaurant et commença à lui parler de l’anxiété qui s’emparait de lui quand il voulait se mettre à écrire « sérieusement ». Il était convaincu qu’il avait quelque chose à dire mais il ne parvenait pas à donner forme à ce qu’il voulait exprimer. Avouer une telle incapacité lui coûtait. Meg l’écouta tout le temps qu’il voulut parler. Elle attendait ce moment depuis des semaines. Puis elle suggéra posément : Et si tu abordais ton projet d’écriture comme tu abordes tes projets de design ? Elle fit une pause, puis repris. Tu t’assieds… tu réfléchis à la fonction de l’objet… tu étudies son esthétique… tu penses au public qui l’utilisera, aux questions de production… Est-ce que l’acte d’écrire est si différent… ?

Sa question suggérait que non, mais Sylvain se défendit.

–    Écrire n’est pas un acte aussi terre à terre, tu ne comprends pas.

–    Écrire, est-ce que ce n’est pas comme tout le reste, reprit Meg, plus terre à terre encore. Il faut une motivation, un but et une méthode pour y arriver. Tu pourras bien tenter de stimuler ta créativité autant que tu voudras, si tu ne parviens pas à organiser ton travail, tu peux faire le deuil de ton projet.

Ses paroles faisaient mal. Elles étaient trop simples à son goût. Elles avaient pourtant le mérite du bon sens, et il le savait. Il fallait qu’il dépouille l’acte d’écrire de toute la complaisante mythologie dont il l’avait entouré. Il n’avait en réalité besoin ni de LSD, ni d’excitant, ni de vodka pour écrire. Il lui fallait seulement un lieu, un temps et un plan. Et de la discipline, bien sûr. Et s’il trouvait sa chaise trop dure pour y rester assis plus d’une heure, qu’il s’en procure une autre !

Le lendemain, il se mit au travail. A la fin de son premier paragraphe, il s’arrêta, étonné de ce qu’il venait d’accomplir. Il avait l’impression d’avancer comme un enfant qui fait ses premiers pas en s’accrochant à tout ce qui est à sa portée pour ne pas tomber. Il était en train de sortir du gouffre ténébreux où la peur l’avait retenu. Plus d’une heure s’était écoulée et son premier paragraphe en avait appelé un second qui l’avait fait rebondir vers un troisième. Ce soir-là, en allant se promener, il fut sidéré d’avoir réussi à écrire deux pages et demi.

Dans les semaines qui suivirent, il réorganisa son agenda afin de se réserver chaque jour un temps d’écriture. Meg, qui voyait Sylvain se transformer, accepta de lire ses premières feuilles. Il redoutait ses commentaires. Quand elle lui rendit son travail, il comprit que quelque chose se passait entre son texte et le lecteur. Pourtant, il n’était toujours pas à l’aise quand il s’entendait lire son texte à haute voix. Il avait l’impression d’entendre la voix d’un autre, un autre qu’il n’avait pas envie de rencontrer. Il avait déjà eu ce sentiment en entendant sa voix réverbérée par les voûtes d’une abbaye romane qu’il avait visitée l’été dernier. Pourquoi n’était-il pas en paix avec ce qui sortait de lui ?

Quelques mois plus tard, alors qu’il se trouvait dans un train, une conversation très animée entre deux jeunes gens derrière lui capta son attention. L’un d’eux parlait d’une manière inhabituelle. Les sons qui sortaient de sa bouche étaient distordus par un défaut du palais et de sa lèvre supérieure. Mais cela ne semblait pas le gêner. Il était passionnément engagé dans la conversation. Arrivé à destination, il quitta la gare en pensant à cette voix particulière qui résonnait encore en lui. Et soudain, il pensa, la voix de ce jeune homme au bec-de-lièvre dans le train, c’est ma voix intérieure. Elle est particulière, et la peur d’écrire ne me quittera pas tant que je ne l’accepterai pas. De toute façon, je n’y échapperai pas, ma voix ne dira toujours que ce que je suis.

Alors qu’il traversait un pont, il s’arrêta et s’accouda un moment au parapet. L’eau qui courait avait des chatoiements fugaces qui lui remplissaient les yeux d’éclats lumineux. Dans le canal par lequel elle passait, cette eau avait ses propres mouvements. Elle était comme un instantané de ce qui était en train de monter du fond de lui. Il devait apprendre à canaliser ces flots d’émotions et de pensée sans chercher à y appliquer d’artifices. En reprenant le chemin de sa maison, il eut le sentiment d’avoir fait une importante découverte. Inutile de vouloir contraindre à un modèle rigide ce qui voulait sortir de lui. Ses propres incertitudes ne devaient pas l’arrêter. Il devait être vrai, ne pas chercher à se construire un personnage. En écrivant, il voulait éviter tout travestissement. Sa voix devait être nue – qu’elle chante, réfléchisse ou tonne – afin qu’en l’écoutant, ses lecteurs puissent percevoir leur propre dénuement et se réconcilier avec ce qu’ils n’osaient pas regarder en eux, ce qui les humiliait ou leur faisait honte.

Un écrivain, se répétait-il, n’est qu’un artisan parmi d’autres. Avec une différence cependant : lui confectionne des histoires qu’on se passe, qu’on emporte avec soi dans un sac et qu’on lit un jour avec l’espoir de découvrir quelque chose d’inédit, de vrai, de bon, de juste. Quelque chose qui vous rappelle que notre humanité, en dépit de ses fêlures et de ses blessures, est un don inestimable, rempli de surprises et de possibilités qui ne demandent qu’à être reconnues et encouragées pour donner vie à… Il s’interrompit, ne parvenant pas, à ce point, à mettre en mots son intuition. Mais il sut, à cet instant, qu’écrire consistait à « appeler à la vie » ce qui restait prisonnier de l’obscurité et de peurs anciennes. C’est sur ce chemin, il en avait maintenant conscience, qu’il venait de faire ses premiers pas.