Like a bridge over troubled water
I will lay me down
Like a bridge over troubled water
I will lay me down.
Paul Simon & Art Garfunkel
– Laisses-moi passer ! crie-t-elle en se frayant un chemin de la main.
Il tente de la retenir.
– Si tu me touches, j’appelle la police ! Je pars ! J’étouffe.
Isabelle enfile une paire de chaussure et son imperméable, attrape ses clés et quitte l’appartement en claquant la porte. Personne dans le hall ni dans l’ascenseur, heureusement. Un instant plus tard, elle est au volant de sa voiture. La nuit est tombée. À travers le va-et-vient nerveux des essuie-glaces, elle voit la route briller. Elle n’a nulle part où aller. Mais elle roule. La colère électrise ses mouvements. Il faut qu’elle se calme. Après quelques kilomètres, elle s’arrête sur le bas-côté d’une route secondaire. Tout est sombre. Elle ne se sent pas en sécurité. Tous feux éteints, elle veut disparaître dans la nuit.
Le film de sa vie défile dans sa tête. Cette voiture, c’était le carrosse que lui avait trouvé une amie pour rejoindre son prince. Il était orange et arrondi comme une citrouille. Entre-temps, c’était devenu le cocon où elle se réfugiait pour laisser éclater sa souffrance. Là, elle pouvait pleurer et crier, personne ne l’entendrait. Elle s’en veut de n’avoir pas écouté ses craintes. Elle avait découvert trop tard que le prince n’en était pas un. Trop irresponsable. Trop indécis. Trop absent.
Sur le toit, la pluie lui murmure Bridge over Troubled Water, une chanson qu’elle avait souvent fredonnée. Un frisson la traverse. When you’re weary, feeling small, When tears are in your eyes… le regard voilé et fixe dans le noir, elle n’essaie pas d’imaginer la suite … I will dry them all I’m on your side Oh when times get rough And friends just can’t be found.[1]Le refrain était beau. Je serai pour toi Comme un pont sur une eau trouble.[2] C’était comme ça qu’elle avait voulu comprendre ce refrain. Mais, à cet instant, il n’y avait pas de pont pour traverser les eaux troubles où elle craignait de se noyer. Ce n’était que les paroles convenues et vides d’une chanson !
Le réveil est dur. Le froid a gagné l’intérieur de la voiture. Les vitres sont couvertes de buée. Elle frissonne à nouveau. Elle se ressaisit, tourne la clé de contact, rallume les phares et repart. Elle jette son véhicule contre les voiles de la nuit qu’elle lacère d’éclairs blancs. Elle roule, elle roule vite dans l’obscurité, loin de l’appartement.
À la maison, Aline, pieds nus, pousse doucement la porte de la chambre à coucher. Paul, sur les genoux, sort la tête de l’oreiller dans lequel il avait étouffé ses cris d’impuissance. Son visage est rouge. Le dessus-de-lit, qu’il a frappé de ses poings, porte les marques de ses coups.
– Papa triste ?
Surpris, il se recompose comme il peut un visage de père.
– Oui, ma chérie, papa est triste.
– Maman partie ?
– Non, maman va revenir.
Paul lui ouvre les bras et sa fille le prend par le cou. Ils se tiennent serrés fort l’un contre l’autre. Aline reprend :
– Maman fâchée ?
– Oui, maman est fâchée.
– Pourquoi ?
– Parce que… il hésite. Parce que… nous nous aimons.
– Parce que vous vous aimez ?
– Oui… parce que nous nous aimons… C’est difficile…
– Je veux maman. Je veux qu’elle revienne…
– Elle va revenir, ma chérie. Promis.
Il se relève, sa fille dans les bras. Elle s’accroche à son cou qu’elle ne veut pas lâcher. Puis, dans un canapé du salon où ils sont installés, Aline s’endort contre lui. Paul sent le poids de ce petit paquet de vie peser sur lui.
Comment améliorer leurs conditions ? Il est pasteur d’une Église de quelques membres. Doit-il abandonner son poste et prendre un emploi quelconque ? Le problème n’est pas du côté du ciel. Le problème, c’est moi. Je n’arrive pas à accepter l’idée d’un travail sans intérêt pour compléter mon salaire. Mais Isabelle n’en peut plus de compter chaque sou. Elle ne supporte plus mes longues heures d’études et mon revenu insuffisant. Présent de corps mais absent d’esprit, un fantôme pour ta famille. Voilà ce que tu es !
Il se lève, va dans la chambre de sa fille et la dépose sur son lit. Il arrange l’oreiller autour de sa tête et ramène la couverture sur elle. Agenouillé près d’elle, des paroles montent en lui, maladroites et confuses. Il lève la tête et un soupir d’agonie lui échappe. Il n’abandonnera pas, c’est la seule chose dont il soit sûr.
Alors qu’il s’apprête à quitter la chambre, son téléphone vibre. Il s’arrache à la pesanteur de son corps, sort en fermant la porte et colle le mobile contre l’oreille. Les premiers mots de la conversation lui échappent. Puis il comprend que c’est un appel de la police.
– …
– Une Citroën C3, couleur orange, immatriculée …. Est-ce que c’est bien la voiture de ma femme ? Oui, c’est ça.
– …
– À la sortie d’un virage, … plusieurs tonneaux dans un champ ?
– …
– Vous dites qu’il n’y avait personne à bord quand vous avez découvert le véhicule ?
– …
– Le service des urgences de l’hôpital régional ne vous a rien signalé ? Je ne comprends pas…
– …
– Oui, merci. Oui, merci encore. Merci de me tenir au courant.
Il retourne sur le canapé, pose son téléphone et, dans le noir, tente de calmer son agitation. Oh, mon Dieu, que nous arrive-t-il ? Quand on commence à perdre prise, n’y a-t-il plus rien pour se rattraper ? Allons-nous perdre tout ce que nous avons construit avec tant de peine ? La vie n’est-elle qu’un espace indifférent où les âmes confuses se dissolvent sans pouvoir espérer la moindre aide ? Il est 23 heures passé. Est-ce l’heure fatale où les naufragés que nous sommes finissent par descendre dans l’abîme pour toujours ?
Quelques minutes après minuit, un bruit de clé dans le verrou de la porte d’entrée attire son attention. Son cœur bondit. Quand il se lève, l’anxiété perturbe son équilibre. Une main en appui sur la table, il se donne deux secondes de répits. Puis, l’esprit en alerte, il gagne le couloir. Silencieux, face à la porte, l’interrupteur sous la main, il attend. Cette fois, une clé remue la vieille mécanique de la serrure principale qui semble résister. Elle finit par se rendre avec un « clac » familier. La porte s’ouvre. Il allume.
– … Isabelle !!!?
Surprise par la lumière, elle baisse les yeux.
– Isabelle ?
Visage fermé, la voix lasse : Oui, tu m’as bien reconnue, c’est moi.
– Que s’est-il passé ? Je viens de recevoir un appel de la police…, la voiture… ?
– Oui, c’était moi… des gens qui me suivaient… je me suis fait une grosse frayeur. Ils m’ont aidée et m’ont ramenée ici.
– Ils t’ont ramenée… ici ?
– Oui, ils m’ont sortie de la voiture et m’ont emmenée chez eux. Aucune blessure. J’étais juste choquée. Puis ils ont fait le taxi pour moi.
– Comment s’appellent ces gens ?
– Je ne sais pas. Je n’avais pas toute ma tête. J’ai juste un numéro de téléphone.
– Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi… te préparer à boire ?
– Non, merci… ça ira…
Après quelques secondes de silence, il fait une nouvelle tentative :
– Isabelle, Aline a demandé où tu étais.
– C’est pour elle que je suis revenue.
– Isabelle, il faut que nous nous parlions.
– Oui,… oui, bien sûr, il faut que nous nous parlions.
Elle entre dans le salon, et s’arrête, tête basse : demain. Puis elle s’allonge sur le canapé, glisse un coussin sous sa tête et tire un plaid sur elle.
– Oui, demain. Demain, nous parlerons.
Allongé, seul sur le lit de leur chambre à coucher, Paul promène le regard sur le plafond qu’illumine faiblement sa lampe de chevet : ciel sans clair de lune ni étoile filante. Le parcours imprévisible des fissures du plâtre entraîne ses yeux le long de failles qui disparaissent soudain. Une espèce de résumé de sa vie au cœur même de sa chambre à coucher !
Instinctivement, il se lève pour se défendre devant le tribunal où les voix qui le poursuivent l’ont convoqué. Mais impossible de leur résister. Elles sont assez nombreuses pour lui infliger l’humiliation qu’il mérite. Qu’il fasse l’aveu de son échec et disparaisse !
Mais une autre voix, distincte de celles-là, s’élève par-dessus leur brouhaha. Pour survivre au verdict de la foule, ne craindre ni la honte ni la mort. Se relever et apprendre ce qu’il n’a pas encore appris. Se relever, toujours.
La vérité a souvent une façon désagréablement évidente de se manifester et son excessive simplicité effraie Paul. Pourquoi était-elle si difficile à accepter ? En réalité, il savait pourquoi depuis longtemps. La vérité est dangereuse parce qu’elle jette sa lumière intrépide sur les ingénieux mensonges dont s’enveloppent nos hontes.
Après une rumination qui le tint éveillé de longues heures, Paul s’endormit. Avant le lever du jour, la pensée de se remettre en marche et d’apprendre ce qu’il aurait à apprendre le réveilla. Un sentiment inattendu d’espoir lui apporta un peu de réconfort. Il avait rendez-vous avec Isabelle, sa femme. Il avait résolu d’être vrai dans sa façon de lui parler et de ne pas éviter les désaccords qui avaient envenimé leur relation.
Il était déterminé à ne pas parler « séparation », « partage de leurs biens communs », « pension alimentaire » ou « garde de leur enfant ». Ils n’allaient pas se revoir pour simplement décider de mettre fin à une aventure devenue trop douloureuse pour la poursuivre. Ils allaient se retrouver nus l’un devant l’autre, face à leurs faiblesses et leurs torts. C’est ce que la volonté de vraiment se rencontrer allait leur coûter.
Il frissonna à plusieurs reprises. Ce n’était pas le froid mais des éclairs d’anxiété qui le traversaient. Il fallait se relever cette fois encore ! Il n’y avait pas de pont pour franchir ces eaux-là. Isabelle et lui allaient devoir se résoudre à y descendre. Ils ne pourraient les traverser qu’en affrontant ensemble leurs peurs et leurs peines.
[1] Quand tu es fatiguée et te sens insignifiante,
Quand tu as les larmes aux yeux
Je les sécherai toutes
Je suis de ton côté
Oh, quand les temps sont durs
Et que les amis sont introuvables
Paul Simon et Art Garfunkel
[2] Like a bridge over troubled water
I will lay me down
Like a bridge over troubled water
I will lay me down
Paul Simon et Art Garfunkel