– Voulez-vous un modèle capitonné, en bois précieux, avec anses en bronze doré ? Nous avons des articles plus luxueux encore. Je vous laisse réfléchir, Monsieur. Nous serons toujours là pour vous conseiller et répondre à vos questions.
L’homme repartit, agacé. Il ne comprenait pas l’empressement mielleux de cet employé. Oui, il avait les moyens de s’offrir le meilleur modèle. Pourtant, tout cela lui paraissait absurde. Ce n’était pas pour lui qu’il était venu, mais pour sa mère décédée deux jours plus tôt. Il était en parfaite santé, lui, et son entreprise l’appréciait. Mais, surtout, il n’avait pas encore accédé au sommet de sa hiérarchie et n’avait pas l’intention de s’arrêter avant de s’y être hissé.
Il se fit la réflexion ironique que cette ambition ne faisait pas de lui un pharaon. Il n’avait tout simplement pas à décider maintenant du modèle de sarcophage dans lequel il ferait son dernier voyage.
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Petit Lou, c’est le nom que ses amis lui donnaient, restait de longs moments silencieux. Ses parents l’avaient conduit dans cette institution quelques mois auparavant. Chaque matin, il s’assaillait dans son lit et regardait par la fenêtre d’où ses pensées s’envolaient. Le printemps était de retour. Les arbres avaient remis leurs feuilles et remplissaient le jardin d’un halo vert. C’était la saison qu’il préférait. Il était avec les oiseaux qui se disputaient dans les cerisiers et picoraient leurs fruits. En les survolant à tire-d’ailes, il admirait les champs de colza qui éclairaient la campagne. Les peintres n’allaient pas résister à l’envie d’y tremper leur pinceau. Ce jaune qui pique les yeux comme un soleil matinal répandrait dans leurs toiles sa lumière pure.
Depuis des jours, une idée lui revenait souvent à l’esprit : quand on est mort, on n’est plus malade. Musique discrète et persistante, l’idée de ne plus souffrir lui rendait visite comme une amie qui lui faisait des avances. Mais il aimait trop le printemps. Il n’était pas prêt.
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Elle avait tout quitté avec son mari pour se rendre dans un autre pays. L’ONG qui les avait envoyés leur avait confié la mission de développer un projet humanitaire dans une région qu’une guerre civile déchirait. Ils avaient emmené avec eux leurs deux jeunes enfants. Tous les quatre cherchaient encore à se familiariser avec les coutumes de leur pays d’adoption. Ce peuple avait ses couleurs, ses odeurs et sa nourriture, ses paysages, ses saisons et ses fêtes. Tout était si différent. Elle avait connu des jours difficiles. Pourtant, elle n’aspirait à rien d’autre que de réaliser l’entreprise pour laquelle ils s’étaient longuement préparés.
Pourquoi cet arrêt brutal ? Son rapatriement rapide et les soins médicaux qu’elle avait reçus la pressaient de questions ? Elle pensait à son mari et aux projets qu’ils avaient dû abandonner. Et comment ses enfants grandiraient-ils sans elle ? Son avenir personnel ne la préoccupait pas. Mais ses proches, les personnes qui lui étaient les plus chères, comment poursuivraient-elles leurs chemins ?
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Depuis le ciel, le pilote de l’hélico chargé de surveiller le trafic sur le réseau autoroutier voyait les véhicules suivre les lobes de l’échangeur. Vus du ciel, ils ressemblaient à des globules indépendants, s’agglutinant parfois puis repartant à vive allure dans un système de vaisseaux irriguant un corps urbain qui se cherchait une position confortable entre rivière et montagnes.
De temps en temps, il signalait par radio une voiture en panne sur la bande d’arrêt d’urgence ou un accident. Dans les minutes qui suivaient, il voyait au sol ses collègues intervenir pour remettre de l’ordre dans ces colonnes de fourmis affairées et pressées.
À l’approche du poste frontière, un panneau, de la largeur de quatre voies, avertissait les conducteurs de ralentir et de laisser patiemment les agents faire leur travail. Dans leurs uniformes kaki, avec insignes dorés sur les manches, arme à la ceinture et bergers allemands en laisse, personne ne semblait tenté de contester leur autorité et leur détermination à se conformer aux ordres.
Chaque jour, les agents faisaient le tri entre ceux qui devaient passer et les autres. Mais ils ne donnaient jamais les raisons de leur décision.
Pour ceux qui étaient autorisés à passer, la route s’arrêtait brusquement à quelques distance de là et tout le monde devait garer son véhicule au milieu d’une foule d’engins divers. Il y en avait d’encore neufs et d’autres rouillés et affaissés.
De ce cimetière, chacun repartait à pied en abandonnant ce qu’il portait encore sur soi et avançait sur un chemin qui crissait sous les semelles. Inquiet, on aurait aimé parler à son voisin mais personne ne semblait avoir l’âme à bavarder. Le chemin, en se déhanchant de droite et de gauche, emmenait avec lui cette foule dans une vallée profonde où la pénombre s’épaississait à chaque pas.
Tout cela devenait sinistre. Chacun comprit qu’il était désormais seul. L’évidence s’était imposée d’elle-même : il n’y avait personne pour répondre à la question que tous se posaient. Où allons-nous ? Un minimum aurait été d’en être informé. Mais rien ! Certains des marcheurs se tamponnaient le front de leur mouchoir tandis que d’autres se sentaient envahi d’un froid qui leur glaçait le ventre et leur donnait envie d’uriner. On se surprenait à tâter ses poches en quête de cigarettes ou de quelque chose à sucer. Mais même ce petit réconfort n’était plus disponible. Il fallait coûte que coûte avancer et personne ne semblait même penser à sortir du rang pour s’arrêter sur le côté.
Sans que rien ne le laisse prévoir, le chemin se transforma soudain en un tunnel obscur qui se resserrait à mesure que la colonne humaine y était aspirée. C’est alors qu’on entendit les premiers cris horrifiés. Incontrôlés, irrépressibles, ils se projetaient sauvagement dans l’air. Ils s’échappaient du plus profond des entrailles de ceux qui avançaient dans ce canal parcouru d’ondulations comme un organe de digestion.
Puis, aux cris se mêlèrent les bruits profonds et telluriques d’un énorme engin à broyer. En un éclair, les marcheurs hurlants étaient happés en grappes et disparaissaient dans le corps du monstre dont les mécanismes internes produisaient des vibrations et des grondements terrifiants. À l’autre extrémité du « séparateur », d’immenses bassins se remplissaient d’une bouillie rouge écumante. Et dans l’obscurité relative qui enveloppait ce lieu, des ombres reconnaissables poussaient des râles d’agonie dont l’écho se propageait à l’infini.
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De son hélico, le pilote faisait régulièrement le même constat : certains conducteurs savaient qu’ils savaient où ils allaient. Les autres, étonnamment nombreux, ne voulaient pas croire que leur voyage se terminerait dans ce lieu maudit. Le poste frontière passé, il n’y avait plus de retour possible. Il n’y avait plus que la descente vertigineuse vers la grande bouillie à jamais hurlante et l’agonie pleine de remors d’ombres familières.