Les années d'enfance: dans son expression, on lit chez cet enfant la déception et la tristesse.

Sous le soleil de nos premiers jours

Vivre, c’était comme manger un fruit dont le jus nous coulait le long des bras. Ce n’était pas une question. C’était une impatience, un élan curieux, enthousiaste et gourmand vers tout ce qui peuplait notre monde et que nous devions découvrir. Et cela commençait dès le matin.

 

 

Les yeux à peine ouverts, ma sœur et moi allions tout droit dans la chambre de nos parents. Ils dormaient encore, mais nous n’avions aucun scrupule à les réveiller. Le jour s’était levé. La vie ne pouvait attendre et nous nous faufilions sous le drap pour nous faire une petite place contre eux. Après nous avoir serrés dans leurs bras, ils nous quittaient pour passer à la salle de bains. 

 

 

Aussitôt, nous nous lancions dans l’exploration du souterrain qui conduisait à la grotte située au plus profond du lit. Des monstres habitaient ces lieux ténébreux et comme nous les entendions s’approcher de nous, nous nous dépêchions de remonter à la surface pour retrouver la lumière et l’air frais. 

 

 

Alors commençait un autre jeu. Le matelas, dans lequel nos pieds s’enfonçaient et nous faisait perdre l’équilibre, nous propulsait dans les airs lorsque nous sautions dessus. L’armoire à doubles miroirs qui trônait près de là nous renvoyait l’image de nos mouvements et, pendant un moment, nous étions oiseaux. Puis, fatigués de voler, ou après que nos parents nous aient demandé de cesser d’éreinter les ressorts du lit, nous nous immobilisions devant les glaces de l’armoire à qui nous faisions les grimaces les plus horribles en éclatant de rire.

« À la douche », disait parfois notre mère, car nous ne nous lavions pas tout entier chaque jour. Il fallait pomper l’eau de la citerne pour remplir le tonneau de 200 litres qui, depuis le toit, alimentait la salle d’eau. C’était notre père ou Mohamed, le jardinier, qui s’en chargeaient. L’eau était précieuse, il ne fallait pas la gaspiller. Ignorants ou oublieux de tout cela, ma sœur et moi nous sommes un matin perdus dans nos jeux jusqu’à ce que l’eau qui nous arrosait cesse de couler. Comme nous nous en plaignions, nous avons entendu notre mère arriver en nous reprochant d’avoir utilisé toute l’eau. Mais pourquoi ces remontrances quand nous nous étions tellement amusés

Nos matins aventureux

A peine habillés, nous expédions le petit-déjeuner pour entamer une journée que nous allions remplir de jeux et de découvertes. Si le temps était un peu frais ou pluvieux, ce qui était très rare, nous pouvions faire du patin à roulettes dans le couloir carrelé de notre maison. Dehors, sur la terre battue, c’était exclu. Ou, parfois, au cours de cette même matinée, nous poussions la porte d’une pièce où nous n’entrions jamais, parce que son aménagement n’était pas terminé. Depuis le seuil, nous contemplions avec effarement le sol en terre battue, les murs en mortier sans enduit de plâtre, et divers tréteaux sur lesquels gisaient des outils poussiéreux. Puis, nous refermions la porte sans faire de bruit, comme si nous avions surpris un secret réservé aux adultes.

A quelques distances de la route qui conduisait à la ville, notre maison comptait deux ajouts:  une buanderie, vis-à-vis de la salle à manger et un clapier construit un peu plus loin dans le verger. C’est là que ma soeur et moi allions observer nos lapins. Nous leur tendions des herbes à travers le grillage, mais elles n’étaient souvent pas à leur goût. Nous ne comprenions pas cette façon de dédaigner nos si bonnes intentions.

 

 

Entre la buanderie et la maison, nos poules picoraient librement. Lorsque l’une d’elles prenait de grands airs et se mettait à chanter plus fort que les autres, nous savions qu’elle avait pondu quelque part et nous lancions les recherches. Quand nous avions trouvé l’endroit, nous courrions vers notre mère pour lui montrer, émerveillés, l’œuf encore chaud.

 

 

Est-ce parce que nous ramassions les œufs de « ses » poules que le seul coq que nous avions m’a pris en grippe ? Je n’ai jamais su pourquoi, alors que je jouais tranquillement, accroupi sur le sol, il m’a plusieurs fois donné des coups de bec dans le dos. Surpris, je bondissais et poursuivais le lâche qui poussait des cris et zigzaguait pour échapper à ma vengeance.

Une revue d’alpinisme, à laquelle notre père était abonné, m’avait appris qu’il existait un monde bien différent du notre. Là-bas, des hommes utilisaient des cordes pour gravir les plus hautes montagnes. Les photos de cimes enneigées que j’avais longuement contemplées m’ont inspiré un nouveau type d’aventures. Nos montagnes c’étaient les oliviers qui poussaient tout autour de nous. Un matin, après avoir réquisitionné sa corde à sauter, j’ai invité ma sœur à participer à une escalade qui promettait d’être passionnante. Curieuse de tenter l’aventure, elle m’a suivi. Malheureusement, la corde, accrochée à la bifurcation de deux branches, n’a pas supporté le poids supplémentaire de ma seconde de cordée et nous avons dévissé ensemble, ma sœur amortissant involontairement ma chute et pleurant beaucoup.

Ma sœur, était « mon seul camarade » de jeu. Aucune famille ne vivait près de nous. Plus jeune que moi, elle n’était pas toujours intéressée de participer à mes projets. Plonger ses mains dans la boue pour pétrir le mortier qui servirait à la construction d’un garage pour ma voiture à pédales ne suscitait pas son enthousiasme. De plus, explorer le monde au-delà des abords immédiats de notre lieu de vie n’était pas sans risque. Nous rencontrions parfois des serpents, il fallait faire attention. Bien des matins, je suis parti seul à la découverte de notre « territoire », sous un ciel parfaitement bleu et un soleil si généreux qu’il invitait à l’aventure.

 

 

L’oliveraie près de laquelle nous habitions ouvrait devant moi un immense terrain de chasse. Avec à la main le lance-pierres que je m’étais confectionné, je traquais le gibier. Mais, j’avais beau m’appliquer, tourterelles et moineaux esquivaient mes projectiles. Tous savaient que je n’était qu’un chasseur débutant et que je ne représentais pas un grand risque. Mais résolu à leur prouver le contraire, je continuais à tirer sur mes cibles, voletant d’une branche à une autre.

Avec mon père

Au début d’une journée, mon père aimait se promener dans le verger qui s’étendait entre notre maison et la route. Quand la saison était venue, cueillir une pêche blanche, aux premières heures du matin, était presque une cérémonie pour lui. Sous les arbres, l’air n’était pas encore surchauffé, et dans cette atmosphère silencieuse, son esprit vaquait à ses réflexions. Lorsque les cigales commençaient à accorder leurs instruments en vue de leur concert quotidien, il savait que l’heure de gagner son atelier était venue. Je restais alors seul à déambuler dans le verger, sans but, sinon de constater à nouveau qu’après les pêches, il y avait les prunes, puis un peu plus loin, les abricots et les oranges. Cette variété de fruits représentait pour moi l’immensité du monde et son mystère. Tout cela murissait devant moi et me remplissait d’une perplexité presque lourde à porter.

 

Après ce tour dans le verger, je descendais parfois au bord du « Gaïno », le petit cours d’eau où j’allais à la pêche aux grenouilles. Pour cela, la collaboration de ma mère était indispensable. Au bout d’un fil de couture que j’avais fixé à un roseau, j’attachais une épingle que je tordais pour en faire un hameçon, et j’emportais avec moi un bout de chiffon rouge, tous matériaux que ma mère couturière me fournissait. Bien équipé, je cherchais l’endroit où se tenaient les grenouilles. Une fois repéré, je faisais danser mon bout de chiffon au-dessus d’elles. Chaque fois, l’une ou l’autre sautait pour gober le leurre. Je mettais celles que j’avais attrapées dans un seau, et quand j’en avais assez, je rentrais fier de mes prises. Penché sur le seau, je les voyais nager vers le fond pour échapper à mon regard. Puis relevant la tête, je me tournais vers ma mère. Sans que cela me paraisse cruel, je m’attendais à ce qu’elle les dépèce et nous prépare un plat où leurs cuisses occuperaient une bonne place.

Certains matins, après avoir accompagné mon père jusqu’à son atelier, je l’ai supplié de m’emmener avec lui lorsqu’il partait en jeep chez un client. Il a souvent refusé. Mais les quelques occasions où je l’ai accompagné m’ont marqué. Au retour de ces déplacement, bien installé dans le siège du conducteur, il me prenait sur ses genoux et me permettait de piloter le véhicule. Sur la route, faite de longs tronçons rectilignes, les voitures étaient rares. En sécurité entre ses bras, il me permettait de prendre le volant. Je regardais droit devant, bien conscient de ma responsabilité de garder le véhicule sur la route. Arrivés chez nous, je sautais de la voiture et courais vers ma mère le cœur gonflé de fierté.

 

La corvée de l'après-midi

Dans ce Maroc où mes parents étaient nés, chacun s’empressait d’accomplir les principales tâches de la journée avant que la chaleur ne cloue tout être vivant au sol. C’était le matin que ma mère se rendait au marché pour y acheter viande et légumes ou pour passer chez l’épicier grec. Lorsque je l’accompagnais, une seule chose m’intéressait. Des femmes accroupies, assises à même le sol, derrière des fours en terre, retiraient, à intervalles réguliers, des galettes de pain sans levain. Encore chaude, j’en mangeais la moitié d’une avant d’arriver à la maison. C’était pour nous, enfants, un pain de fête que nous trempions dans un bol d’huile d’olive et que nous avalions avec gourmandise.

 

Après le déjeuner, venait la sieste, le moment le plus ennuyeux de la journée. En nous taquinant, notre mère rendait le soleil responsable de cette corvée. Comment le maître de nos matinées si vives pouvait-il nous imposer de descendre dans les soubassements de notre maison pour nous y reposer au frais ? Allongés sur nos lits, nous apercevions la lumière extérieure filtrer par les soupiraux. Nous fermions rarement l’œil et nous nous morfondions dans la pénombre, attendant impatiemment que ce repos contraint prenne fin.

 

Quand nous remontions de l’ombre et retrouvions la lumière de l’après-midi, nous avions l’impression d’affronter un four qui exhalait son haleine brulante contre nos visages. La vie avait ralenti. La femme de ménage ramassait le linge qu’elle avait mis à sécher le matin et le repassait. Ou elle nous préparait pour le goûter une régalade de petits escargots ramassés après les quelques gouttes de pluie tombées la veille. Dans la buanderie, les mouches grouillaient sur une vieille table en bois imprégnée d’odeurs de légumes et de viande. Décidé à résister à leur invasion, je les attaquais au moyen d’un bec de plume  attaché à un élastique. Chaque fois que j’en transperçais une, j’avais le sentiment de participer à l’assainissement du lieu.

Revivre le soir

Lorsque le soleil s’inclinait sur l’horizon et que la température était redescendue, ma sœur et moi allions parfois dans le verger. Un jour, nous avons trouvé un âne qui s’y était égaré. Jamais nous n’avions eu un tel compagnon de jeu. L’animal était si docile qu’il nous a laissés grimper sur son dos sans broncher. Mais une fois juchés sur lui, impossible de le faire avancer. Nous avions beau le prier de se mettre en route en lui donnant des petits coups de talon dans les flancs, il ne bougeait pas. Ma sœur est descendue pour le pousser, mais peine perdue. Monsieur l’âne, si patient envers nous, n’était pourtant pas disposé à faire ce que nous lui demandions. Que nous rions ou nous fâchions, rien n’y faisait. Fatigués de son obstination, nous l’avons finalement laissé et, sans pouvoir retenir nos rires, nous avons regagné la maison d’où notre mère nous appelait pour le dîner.

 

À la fin du repas, j’aimais que notre père nous raconte des « histoires de la guerre ». Quelques années auparavant, il avait été démobilisé. Sa mémoire était encore pleine d’épisodes d’un conflit auquel il avait pris part dans un régiment de spahis marocains. En Italie, il avait participé à la prise du Monte Cassino. Ensuite, son régiment avait gagné l’Autriche puis la France. Quand il parlait, mes yeux brillaient d’admiration : mon père était un héros, j’en étais sûr. Il avait échappé à toutes sortes de dangers et avait conduit un « half-track » dans lequel il avait transporté des blessés. Quand il avait terminé une histoire, j’en voulais une autre, jusqu’à ce que je m’endorme sur le bord de la table. D’autre soir, quand il n’était pas d’humeur à raconter, nous allions observer les fourmis qui traçaient de véritables routes sur la véranda. Nous attrapions des insectes tournoyants autour la lampe qui nous éclairait et les déposions prés des fourmis qui courraient l’une derrière l’autre en colonnes. Certaines s’arrêtaient immédiatement puis, aidées de quelques autres, emportaient les offrandes que nous leur faisions.

Un été, nous avons passé une nuit à la belle étoile. Mais, d’ordinaire, nous descendions en famille à la cave, pour dormir au frais. Installés, chacun sur son lit, nous avions droit à un petit moment de lecture. J’ouvrais L’Épatant, un album de bandes dessinées qu’un cousin m’avait donné et où je retrouvais les Pieds Nickelés. Croquignole, Filochard et Ribouldingue menaient leur vie de gars rigolos pas très réglos. Ils me faisaient parfois rire et m’étonnaient.

 

Avant de couper la lumière, mes parents écoutaient les bruits de la nuit. Parfois, un chien aboyait au loin. Ils étaient sur leur garde. Mon père avait une arme près de lui, « au cas où ». Des maisons de « colons » avaient été incendiées la nuit, pendant l’absence de leurs propriétaires. Mais il fallait dormir. Demain, la vie recommençait.

La fin du monde

Quand, certains matins, j’avais vu mes cousins partir pour l’école, je les avais tellement enviés. J’aurais tant aimé les accompagner et m’installer avec eux en classe. Après un temps qui parut une éternité, mon tour finit par arriver. Un jour de septembre, un peu avant mes six ans, ma mère m’emmena à l’école pour ma première « rentrée ». En franchissant le grand portail qui donnait accès à une cour bordée d’un mur surmonté d’une barrière métallique, j’eus soudain le sentiment d’entrer dans un monde autre que celui que j’avais imaginé.

 

Le bâtiment de l’école comportait une partie centrale, qui servait d’appartement de fonction au couple d’enseignants, et une salle de classe de chaque côté de sa façade. Les élèves des trois premiers degrés se retrouvaient dans celle de gauche, ceux des autres classes du primaire, dans celle de droite. Un préau couvert protégeait l’entrée du lieu où ma mère me conduisit. Là, je me suis retrouvé assis à un pupitre, comme d’autres élèves autour de moi. Peu d’enfants se connaissaient. L’incongruité de la situation nous rendait anxieux et nous faisait tenir sur nos chaises, droits comme des « i ». Après le départ des parents, l’institutrice se tint devant nous pour nous parler. J’eus vite l’impression que cela voulait dire, « Finies les vadrouilles dans l’oliveraie et les descentes au bord du Gaïno ». Désormais, il faudra rester tranquille, faire des traits sur du papier, attendre son tour pour parler, bien gardés par quatre murs et une porte dont elle avait seule le contrôle.

Mon cerveau se mit à nasiller comme une vieille radio. L’émetteur de notre « maîtresse » fonctionnait sans doute très bien mais mon poste la recevait mal. Son discours était brouillé par d’autres voix et rendait le tout incompréhensible. Incapable de remédier à ce problème, le brouillage se poursuivit. Après nous avoir autorisés à sortir en récréation, diverses voix continuèrent de « cracher » dans mon « poste ». Il y avait celle de ma mère qui se mêlait au vacarme que faisaient les cigales dans l’oliveraie. Il y avait aussi les cris que je poussais lorsque j’attrapais une grenouille dans le « Gaïno » ou que je découvrais l’œuf qu’une poule venait de pondre. Deux mondes étaient entrés en collision et produisaient une grande confusion en moi.

 

Une semaine plus tard, à la fin de l’après-midi, tous les élèves purent rentrer chez eux, sauf moi. Je n’avais pas terminé mon travail, m’expliqua Mme Lamenda, l’institutrice, et je ne partirai pas avant de l’avoir fait. En plus de ne pas émettre sur une fréquence que je puisse bien recevoir, j’en étais persuadé, elle avait déclaré les hostilités contre moi. Sans la regarder, je voyais son visage vert olive, ses cheveux noirs tombant raides du haut de son crâne et ses lèvres pincées et froides qui semblaient ne jamais pouvoir sourire. Il lui manquait le chapeau pointu à larges bords d’une sorcière pour compléter l’image que j’avais d’elle.

Tout commençait très mal mais je n’ai jamais rien avoué de ces premières journées d’école à mes parents. Au cours des semaines suivantes, la personnalité de certains élèves s’est précisée. J’éprouvais une mystérieuse sympathie pour un garçon métis, fin et élancé. Son père « blanc », qui me semblait vieux, venait chaque jour le chercher au portail. C’était toujours lui parce que, avait dit Georges sans se perdre en détails, il n’avait plus sa mère. Il y avait aussi « Bouledogue », un garçon trapu, beaucoup plus fort que les autres, et dont la langue tranchait comme un sabre. J’évitais sa compagnie. Mon souvenir des autres élèves s’est perdu dans le brouillard de nos relations épisodiques. Seul l’un d’entre eux émergeait de l’ensemble : le fils d’un cheikh, un garçon très intelligent qui semblait apprendre avec une grande facilité tout ce qu’on lui présentait.

 

Quelques mois plus tard, mon père se mit en tête de reprendre avec moi ce que je ne maîtrisais pas. Mes faibles résultats le consternaient. Il allait donc mettre de l’ordre dans ma cervelle pour que la première opération de calcul devienne un jeu pour moi. Mais son impatience réduisait ma matière grise en une masse gélatineuse incapable de lui fournir le résultat évident qu’il attendait. Comment mon « héros » de père était-il devenu un tyran exigeant l’impossible de moi ? J’étais désespéré.

Première révolte

Comme mes bulletins scolaires ne s’amélioraient pas et que chaque fois qu’il les examinait, mon père me réprimandait sévèrement ou me corrigeait, un matin, l’issue à mes tourments m’apparut évidente. Désormais, je signerais moi-même mes bulletins en imitant son paraphe. La réaction immédiate de l’institutrice fut de m’apprendre que l’art du faussaire était difficile et celle de mon père, de me préciser que son activité était criminelle. Très en colère, il m’avertit que je finirais en prison si je récidivais.


Peu de temps après, peut-être pour me consoler de mes errements et regagner son estime, je me suis installé au bord d’un des petits canaux qui conduisaient l’eau d’irrigation jusqu’aux pieds des arbres du verger. Et là, avec toute l’application dont j’étais capable, je me mis à chercher des paillettes d’or parmi les dépôts de cette eau limoneuse.

L’orpaillage ne me permit pas de me refaire une réputation. Par contre, l’année scolaire suivante, une nouvelle institutrice bouleversa ma carrière d’élève. Cette femme, souriante et bienveillante, me donnait une confiance extraordinaire en moi-même et je me mis à aimer l’école et à travailler. Malheureusement, cette éclaircie ne dura qu’une brève année. La rentrée suivante, un homme, célibataire renfrogné, pris la relève et l’école redevint pour moi un lieu d’agonie silencieuse.

 

En classe, j’essayais de me faire oublier. Je me cachais derrière des élèves plus âgés. Malgré ce stratagème, je n’échappais pas toujours aux exercices de lecture à haute voix. Quand mon nom retentissait, je savais que le pilori m’attendait. Je bredouillais. Les mots du texte cahotaient dans ma bouche et tombaient en produisant des sons incertains. Tout cela horripilait au plus haut point notre bon Monsieur Lavergne, le nouvel instituteur.

Rencontre avec le "dragon"

Un jour, après un exercice d’écriture, il nous demanda de venir à sa table lui présenter notre travail. J’avais peur. M’approcher de lui, c’était affronter un dragon à trois têtes. La première lui servait à examiner nos devoirs, la seconde à simultanément surveiller la classe et la troisième à affronter tout autre besoin imprévu. Tremblant, j’ai présenté d’un geste rapide mon cahier sans me rendre compte qu’un encrier se trouvait sur sa trajectoire. Soudain, il poussa un Ooooh rauque. L’encre s’était répandue sur son sous-main et les feuilles de papiers éparpillées sur son bureau. Il me regarda une seconde, l’air incrédule et outré, puis sa grosse patte s’abattit sur mon cahier et l’envoya voler à travers la fenêtre ouverte.

 

Ce qui suivit ce coup de sang du « dragon » n’a laissé aucune trace dans ma mémoire. Je ne sais pas si je suis retourné à ma place tête baissée, si certains ont cherché à me rassurer ni même si j’ai récupéré mon cahier. Tout souvenir conscient a disparu.

Le coeur en colère

Quelque temps plus tard, j’eus cependant confirmation du fait que le monde n’est pas qu’abus et injustices. Une foule s’était massée aux abords de notre école, devant le bâtiment qui faisait office de mairie. Ce regroupement semblait avoir un caractère politique et des gens manifestaient bruyamment. Sortis de notre classe pour voir ce qui se passait, nous observions tout cela de derrière les grilles de l’école. Un élève, sans doute excité pour le remue-ménage, ramassa une pierre et la lança de toutes ses forces en direction de la foule. Mais au lieu d’atteindre ses destinataires, elle frappa le « dragon » à la nuque. Il se retourna aussitôt pour chercher d’où le tir était parti. Malgré ses gesticulations, personne ne se dénonça. Je me gardai bien de bouger ou de croiser son regard. Bien caché derrière un air innocent, et sans la moindre honte, j’ai joui secrètement de ce qui, selon moi, était l’exécution d’un juste jugement prononcé par je ne savais qui.

 

 

Dans le voisinage immédiat de l’école, il y avait une petite église. C’est là que se tenait l’« école » après l’école, une autre obligation à laquelle j’essayais d’échapper. Un jour où je suis arrivé en retard, je me suis assis sur un banc du fond alors que pleuvaient sur moi les reproches irrités de la catéchète. Comme lors des premiers jours de classe, ma réception était parasitée et ce que cette dame dévouée racontait n’avait pas le moindre sens pour moi. Pour tromper mon ennui, je fixais les yeux au plafond. Il était très haut, à doubles pentes et recouvert de lattes de bois verni. Il y en avait un grand nombre et les compter pourrait m’occuper. Faute de point de repère facile à retrouver,  mes comptes ne totalisaient jamais les mêmes chiffres. Découragé, je mis mon attention en veilleuse en attendant de pouvoir sortir.

 

 

Dehors, à la nuit tombante, de vieux lampadaires, surmontés d’un simple réflecteur émaillé et d’une ampoule sans protection, attiraient mon attention. Ils représentaient des cibles rêvées pour le tir au lance-pierres. Pour m’y exercer, j’aurais dû glisser le mien dans mon cartable. Il aurait aussi fallu que les ampoules soient allumées, pour que chaque coup dans la cible soit splendidement évident. Mais avant que cette dernière condition ne soit satisfaite, mes parents arrivaient et me ramenaient à la maison, me privant de me venger d’un monde que je n’aimais pas.

En route vers l'inconnu

L’année de mes neuf ans, on appris un matin que le roi du pays devait emprunter la route qui passait devant notre maison. La foule sy ’était massée de part et d’autre et attendait son arrivée. Comme il tardait, des enfants, appâtés par les fruits du verger, franchirent la clôture marquant la limite de notre propriété et grimpèrent aux arbres pour se servir. Voyant cela, notre père attrapa une fillette, l’emmena dans son bureau et téléphona à la police pour demander son intervention. Mais un groupe d’une trentaine d’hommes pénétra en courant sur notre propriété pour réclamer l’enfant. La tension était vive, les hommes lançaient des commentaires menaçants. Ma mère, ma sœur et moi, sommes sortis sur la véranda et avons fait face à ces hommes bien résolus à obtenir ce qu’ils demandaient. Mon père nous rejoignit et expliqua en quelques mots les raisons de son acte. Puis il laissa la fillette repartir. La tension retomba et ces hommes tournèrent les talons. Un peu plus échauffés, ils nous auraient lynchés.

 

 

Mes parents s’en souvinrent et me retirèrent de l’école. Au cours des mois précédents, plusieurs situations avaient fini par les convaincre qu’eux aussi allaient devoir quitter le pays : l’insécurité le jour, la crainte d’un incendie criminel la nuit, la difficulté qu’avait mon père d’obtenir de ses clients ce qu’ils lui devaient, les manifestations en faveur de l’indépendance du pays, l’hostilité ambiante. Tous ces signaux envoyaient le même message : les étrangers devaient s’en aller. Leur temps dans le pays était arrivé à son terme.

Un ou deux mois plus tard, après des semaines de préparatifs, nous sommes tous monté dans la voiture et avons pris la route pour une destination mystérieuse. Enfants, nous ne comprenions pas ce que la Suisse pouvaient bien représenter. Nous savions seulement que nous y retrouverions bientôt les parents de notre mère. Après une semaine de voyage, au crépuscule d’un jour pluvieux de septembre, j’observais à travers la vitre un homme portant uniforme gris-vert et képi sur la tête. Il examina longuement les passeports de nos parents puis nous fit signe de passer. Nous venions de franchir la douane de St-Julien, aux portes de Genève, à quelques kilomètres du village où habitaient nos grands-parents.

 

Mon père devant

Deux ans plus tôt, mon père m’avait offert le plus beau cadeau que j’aie jamais reçu de lui. Sur un carton, au format d’un grand bloc-notes, il avait dessiné un phare accroché à une pointe de rocher, au milieu d’une mer démontée. Pour représenter le faisceau de la lanterne, il avait découpé dans le carton un triangle qui s’élargissait à mesure qu’il s’allongeait et derrière lequel il avait collé du papier-calque colorié en jaune. Et la magie opérait. Lorsque je levais le dessin vers le ciel, le phare projetait au loin ses puissants rayons pour signaler aux marins les écueils à éviter.


Bien que je sois resté longtemps sans le reconnaître, en dépit de toutes ses lacunes et de ses défauts, mon père avait été, à sa manière maladroite et brusque, ce phare pour moi. Lorsque l’école avait fait basculer ma vie dans un monde hostile à celui de mon enfance, il avait tenté de me donner quelques outils pour que je réussisse à m’y faire un chemin. Quand le monde était devenu trop dangereux pour rester où nous avions toujours vécu, il avait pris, avec notre mère, les décisions nécessaires pour nous mettre à l’abri. Il s’était efforcé d’éclairer le chemin aussi loin qu’il le pouvait. Il avait résolu de regarder en avant pour « distinguer », à la lumière du phare, où poser nos pieds afin que nous franchissions ce passage obscur sans nous y perdre.