Dernières paroles à un ami

Cher ami,

Vous voici donc parti.

Maintenant, de votre côté, tout est autre. Pas d’horloge pour rappeler le temps qui court. Pas de rendez-vous inquiet chez le médecin. Pas de relations compliquées qui lacèrent le cœur. Plus de lutte pour se défaire du mal. Plus de pardon à demander ou à donner. Plus de combat de la vie contre la mort. Le repos. Enfin le repos de l’œuvre achevée.

À votre arrivée auprès du Roi, des myriades d’anges ont chanté et exalté son nom. Et vous, transporté de joie, vous avez rejoint le chœur immense de ceux qui chantent le cantique de l’Agneau. Tout votre être s’est associé à eux pour déclarer, d’une voix claire et puissante :

Seigneur, Dieu, Tout-Puissant,

tout ce que tu as fait

est grand et admirable.

Roi des nations,

ce que tu fais est juste

et conforme à la vérité !

Qui oserait, Seigneur,

refuser de te révérer

et de te rendre gloire ?

Car toi seul, tu es saint ;

et toutes les nations viendront

pour se prosterner devant toi,

car il deviendra manifeste

que tes actions sont justes. 

(Apocalypse 15.3b-4)

Oui, toute votre vie, vous avez eu une certitude. Un jour, toutes les nations se prosterneront devant Dieu. Cette certitude vous a porté. C’est elle qui m’a parlé quand nous nous sommes rencontrés la première fois. J’arrivais de nulle part et avais résolu de me rendre ailleurs. Mais votre tranquille certitude a entamé mes défenses. Cette certitude avait un nom : la grâce qui comble tout en tous, l’homme qui recueille en lui tout l’être de Dieu.

Je ne connaissais pas ce nom. Puis, quand vous me l’avez fait découvrir, je ne pouvais pas le prononcer. Trop pur et trop vrai. Trop saint et dangereux pour que je m’en approche. Son appel m’effrayait. Lui abandonner ma vie ? Choisir moi-même de mourir ? Je ne le pouvais pas !

Alors, berger plein de délicatesse, vous m’avez saisi dans votre prière et m’avez porté où je ne pouvais aller moi-même. Chacun de vos pas affirmait « grâce » et « vie ». Puis vous m’avez déposé devant Celui dont vous écoutiez la voix. Mon âme criait à la mort. Perdue, à l’agonie. Alors vous avez appelé à mon secours le nom de Dieu. Sans comprendre ce qui m’arrivait, je me suis effondré. Je n’avais plus rien à quoi m’agripper pour lui résister. Plus rien non plus pour m’opposer à son attraction. Étrangement, j’étais mort. Mais mort, je venais de reprendre vie, au nom de Jésus. Et vous, vous étiez devenu « père ».

Vous ne l’avez jamais oublié. Votre maison est devenue ma maison. Vous avez veillé sur moi avec patience et largeur de cœur. Vous m’avez vu grandir et m’avez laissé partir à mon tour vers les nations. C’est ainsi que vous avez vu des petits-fils, puis des petits petits-fils.

Un grain tombé en terre en donne trente, soixante et cent.

Quelle joie ! Bientôt, je vous rejoindrai. Avec une multitude d’autres voyageurs, nous attendrons le temps où la « cité de Dieu » descendra sur terre. Ce jour-là, je ne vous vouvoierai plus. J’emploierai le nom que je lirai sur votre front. Et vous ferez de même pour moi. Sur cette nouvelle terre et sous ces nouveaux cieux, nous n’aurons plus besoin ni de la lumière d’une lampe ni de celle du soleil, car le Seigneur Dieu répandra sur nous sa lumière. Et nous régnerons avec lui éternellement, lui parfaitement en nous et nous parfaitement en lui.

Alors, de tout cœur, à très bientôt, cher père, cher frère et cher ami, cher Monsieur D.